DYASB est un projet chronophage, et tout le temps que j’y consacre pourrait l’être à d’autres choses (Amour, sports, militantisme, repassage…). Quelles sont les motivations qui peuvent pousser à coder un jeu sur son temps libre ? Il y en a plusieurs, la passion, le besoin de reconnaissance, d’argent…
Il est légitime de vouloir être rémunéré pour son travail, y compris si le dit travail vous passionne. Cependant, à titre personnel, je me heurte à une contradiction qui me complique la vie. J’ai assisté récemment à un événement sur Minecraft, jeu que je n’apprécie pas. Cependant, j’ai fait une rencontre plutôt amusante : un jeune homme (peut-être un peu plus vieux que moi, mais moins barbu) qui faisait la promotion de son logiciel de création de jeux (pour ceux qui attendent le nom, je ne l’ai plus en tête, c’était une horreur codée en C# avec tous les framework pas libres imaginables). Pour troller un peu, je lui ai demandé sous quelle licence était diffusé le dit programme. Moment gênant s’il en est, il n’a pas su me répondre. En creusant un peu, j'ai compris quelques petites choses :
Le jeune homme n’était pas un grippe-sou tentant absolument d’avoir le beurre et l'argent du beurre, mais quelqu’un d’honnête cherchant à gagner un peu d'argent. Au détour d'une phrase, il me fait la remarque suivante « Bah, le libre, j'aime bien, mais je ne peux pas libérer mon code, sinon j’ai plus de business model », au lieu de l’injurier sauvagement, lui faisant manger son mercantilisme en même temps que son ordinateur portable, j’ai conclus poliment la conversation.
Et j’ai réfléchi. Quels modèles commerciaux moraux alternatifs étaient disponible pour ce type d’application ? Pourquoi ne pouvait-il pas libérer son code ?
François Elie a publié un livre, plutôt intéressant (bien que, pour le passionné de culture libre, n’apportant pas beaucoup de nouveautés) « Économie du logiciel libre » montrant (entre autres) les méthodes de rentabilité des logiciels libres. Globalement, on en retrouve deux : les services associés, et les doubles licences.
Sauf qu’aucun de ces modèles ne peut être exploité pour le jeu vidéo : on imagine difficilement un jeu pour lequel on pourrait vendre une formation ou un service d’installation à domicile (service associé) et on imagine tout aussi mal dire « bon, si vous voulez une licence qui vous permette de dériver mon code pour en faire du logiciel propriétaire, c’est faisable, mais va falloir passer à la caisse » (double licence).
C’est donc une situation plutôt compliquée, qui explique le fait que même si les jeux sous Linux se développent de plus en plus, les jeux en question sont rarement libre, même s’ils sont parfois libérés à la sortie du volet suivant (je pense notamment à « Lugaru » de wolfire game et à « Penumbra » de frictional game).
Cette situation est profondément problématique, et je vais tacher d’expliquer pourquoi, et revenir rapidement sur ce qu’est un logiciel libre.
Les logiciels libres sont les seuls logiciels éthiques.
Cette affirmation est la base de toute la construction de mes raisonnements, je vais tenter d’expliquer pourquoi.
On trouve de nombreuses analogies entre le monde des humains et celui de la programmation (parce que pour nous aliens, il est toujours compliqué de soulever des problèmes éthiques quand les gens ne savent pas de quoi on parle parce que « c’est compliqué »).
Essayons d’expliquer en quelques mots ce qu’est un logiciel libre.
Formellement, un logiciel libre selon la FSF est un logiciel qui respecte chez l'utilisateur les libertés suivantes :
- La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0).
- La liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de le modifier pour qu'il fasse votre travail informatique comme vous le souhaitez (liberté 1). Pour ceci l'accès au code source est une condition nécessaire.
- La liberté de redistribuer des copies, donc d'aider votre voisin (liberté 2).
- La liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3). En faisant cela, vous pouvez faire profiter toute la communauté de vos changements. L'accès au code source est une condition nécessaire.
Bon, pour le non-informaticien, c’est pas super clair, on compare souvent les logiciels aux gâteaux : un logiciel compilé (les .exe pour les windowsiens laids) sont comme des cookies à la sortie du four : on peut les manger, y prendre beaucoup de plaisir, on peut même les (re)vendre si le cœur nous en dit. Cependant, si le gâteau est vraiment complexe, et qu’on vous demande de le reproduire ? La situation se complique, on peut faire appel à un goutteur, à la chromatographie sur couche mince… mais si on aura les ingrédients, la méthode de préparation restera mystérieuse… Ou alors… on peut avoir la recette.
Un logiciel libre est un logiciel dont on possède la recette (le code source), qu’on est capable d’utiliser, d’étudier et de modifier. Mais c’est aussi un logiciel qui nous donne le droit de le faire et de partager les conclusions et modifications.
Oubliez un instant toute considérations pécuniaires et posez-vous la question, pourquoi est-il amoral de ne pas donner ces droits à l’utilisateur ? Je citerais François Elie :
''« Pour décrire ce stade, ce moment, l’analogie la plus parlante est celle des mathématiques. Les mathématiques ont commencé par être propriétaires. Pythagore interdisait à ses disciples, les mathématiciens, de divulguer théorèmes et démonstrations aux acousmaticiens, novices qui devaient se contenter de paroles oraculaires, poèmes ésotérico-mathématiques permettant probablement de résoudre des problèmes avec des recettes mais pas de produire par eux-mêmes des mathématiques. Avec le miracle grec, les philosophes ont libéré les mathématiques. Hippase de Métaponte, le pythagoricien qui trahit, a révélé le grand secret : il n’y a pas de secret, tout le monde peut faire des mathématiques!
(…) Les quatre libertés du logiciel libre sont les libertés dont nous disposons tous depuis vingt-cinq siècles avec les mathématiques libres. (…) Le droit d’auteur protège les expressions et non les idées. » L’informatique est une science, certains disent une branche des mathématiques appliquées. Au nom de quoi devrait-on avoir une confiance aveugle dans les entreprises qui créent les programmes propriétaires ? Pourquoi ne pourrions-nous pas modifier (ou faire modifier par George, l'informaticien du quartier) la façon dont s’affiche les notifications d’appel sur votre téléphone ? De quel droit nous interdit-ont d’être solidaire et d’assister notre voisin quand il nous demande « Dis, tu me passerais une copie de Photoshop®? ».''
LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ
cette devise, celle de la république française, est foulée du pied par le logiciel propriétaire, qui interdit la liberté (la licence restreint souvent l’usage), l’égalité (l’utilisateur qui a payé a un avantage par rapport à celui qui n’a pas payé) et la fraternité (on n’a pas le droit de partager, et même parfois de revendre). Ainsi s’achève le paragraphe « votez-coco-et-brulez-sarko-on-sais-jamais-s'il-revenait-parce-qu'on-est-une-republique-merde » et ainsi commence un retour au sujet initial.
Comment vivre en créant des jeux éthiques ?
Comme je l'ai dis, un logiciel, et a fortiori dans notre révolution de l’information, doit être libre, sauf qu’il est difficile de faire un jeu libre et de gagner de l’argent avec. On peut certe le vendre, sauf qu’une fois la première copie dans la nature, les utilisateurs auront le droit de le diffuser librement et indéfiniment (c’est une bonne chose). Alors, même si je vends très cher cette copie, il y a peu de chance que je puisse vivre plus d’un mois ou deux, et surtout que j’ai intérêt à maintenir le jeu dans le temps.
Alors, je suis dans une impasse face à mes principes, je ne peux vivre de ma création ET me comporter d’une façon éthique, pourquoi ? Parce que l'application du capitalisme empêche la création désintéressée et honnête. Ça n’est pas être intéressé que de vouloir vivre de ses créations, c’est un besoin, on ne peut pas faire un boulot abrutissant 35h/semaine et prendre le temps d’écrire un livre, composer ou peindre. Certains y arrive, la plupart non.
Alors, quelle me reste il avec ce modèle ? Je devrais renoncer à mon éthique pour vivre en me disant « une création limitée, c’est mieux que pas de création du tout » ou alors, je me triture la cervelle pour trouver une autre solution ? Le mystère reste entier, j’ai quelques idées, mais rien de bien alléchant.
La culture, une affaire d’État
La république a un rôle de construction du citoyen, l’homme du peuple doit pouvoir s’évader de sa condition et, grâce à l’émulation induite par la société, grandir. La culture doit-elle être gratuite ? C’est une mauvaise question, la culture doit être accessible, indépendamment des moyens. De part la nécessité du créateur de vivre, on doit le rémunérer, mais pas n’importe comment ni à n’importe quel prix.
Dans une économie physique, bien culturel=objets (CDs, livres papiers…) chaque exemplaire à un coût, et il semble légitime de faire payer l’objet que l’on achète. Dans une économie remplie de bits, de protocoles et de données, la duplication ne dégrade pas d’original, et n’a pas de coût, il n’est pas juste de faire payer chaque exemplaire. Que faire ?
Amis, camarades ! Éliminons le capitalisme et la recherche du profit de l’art et de la création en général, poussons en avant la licence globale, où chaque personne souhaitant se cultiver paierait à l’État une redevance proportionnelle à ses moyens et accéderait ainsi à tout le contenu disponible, chaque artiste étant rémunéré à proportion de son succès (tout en assurant une certaine équité). Imaginons des bourses d’état à la création qui pousserait dans le dos ceux dont les idées font avancer les choses. Imaginons, Imaginons...
Créons pour la création, car après tout, n’est-ce pas là le plus beau don qui ait été accordé à l’humanité ?
